Dans l’un de ses derniers livres, intitulé sobrement Corps1, Michel Serres, qui répond aux questions de François L’Yvonnet, clarifie la place qu’occupe le corps dans ses écrits et sa philosophie. Dans ce petit livre dont la lecture donne plutôt envie d’appareiller vers la rencontre du monde à travers l’expérience sensible que de rester attaché à sa chaise de bibliothèque pour en écrire un compte-rendu tragiquement hypertechnicisé et intellectualisé, Serres nous invite, comme à son habitude, à le suivre à arpenter des chemins de traverse, à la découverte de cet insaisissable corps.

La lecture, fascinante, m’inspire et me conforte dans de nombreuses idées que je développe dans mes travaux, notamment en regard de l’importance que Serres accorde au corps et à l’expérience sensible dans la cognition, ou plutôt dans la connaissance et la compréhension, pour utiliser des termes moins emprunts de cartésianisme. Dans cette hymne au corps en mouvement, au corps qui peut plutôt qu’il n’est, Serres nous invite à réhabiliter la primauté du sensible dans la compréhension de la connaissance et dans la connaissance de la compréhension.

C’est dans cette intention que Serres clarifie la dédicace qui introduit son ouvrage Variations sur le corps : «  A mes professeurs de gymnastique, à mes entraîneurs, à mes guides de haute montagne, qui m’ont appris à penser. » 2 Et de nous rappeler, grâce au si joli exemple du biologiste Jacques Monod qui fut pris de contorsions du dos à force de chercher à comprendre – à travers un mime de l’objet par corps – la structure en spirale de l’ADN, que l’on apprend toujours en premier « par les pieds », c’est-à-dire par corps.

En témoigne d’ailleurs l’étymologie des verbes évoquant la connaissance qui souvent nous relie au corps, à son mouvement, et plus particulièrement à la main et la pronation : prendre, apprendre, comprendre. C’est bien dans cet ordre que les choses viennent à nous et que nous allons à elles. Je parlais de ce corps insaisissable… parce que justement, le verbe vient nous le rappeler, le corps ne peut se saisir que par lui-même. Et pourtant, notre compréhension de la connaissance semble oublier les premières étapes.

Ce n’est probablement pas une surprise. On sait désormais, depuis Haraway et l’épistémologie féministe dite « du point de vue », du standpoint, que toute forme de savoir est située ; que pouvions-nous dès lors attendre, comme compréhension de la connaissance, de la part d’universitaires intellectuels « hypertechnicisé, (…) attachés à leur chaise de bibliothèque, dénués de toute expérience sensible » (la formule est de Serres, alors qu’en répondant à Bruno Latour, il se moque gentiment de la phénoménologie de Merleau-Ponty ) 3?

Toutes ces idées réapparaîtront dans mes questionnements, ici ou ailleurs, mais j’aimerais ici m’attarder sur l’emphase de Serres sur l’importance de ce qu’il nomme le « soin de soi » et qui participerait d’une forme de réappropriation de soi : « Attachons-nous (…) à notre propre hygiène, à notre propre santé » dit-il sous forme d’invitation. Car c’est plus qu’une analyse de l’apprentissage et du rôle qu’y joue le corps que propose Serres dans ce petit livre (et dans sa philosophie en général), c’est bien une nouvelle morale du corps qu’il nous invite aussi bien à inviter qu’à accueillir.

Salutaire mise en sourdine de l’approche « dominante » du corps et de ses dimensions multiples par la philosophie et les sciences sociales. Car ce n’est certainement pas par hasard que Serres, dont on sait combien il choisit minutieusement ses termes, recourt à l’expression de « soin de soi ». Elle semble en effet faire écho, en creux, à la notion de « souci de soi » qu’a développé Michel Foucault. Celle-ci mérite que je m’y penche quelques instants (voilà déjà que je mets mon corps en mouvement, chercherais-je à comprendre Foucault « par les pieds » ?).

Loin de moi la prétention de pouvoir sciemment résumer la pensée complexe de Foucault. Comme nous le rappelle très bien Mathieu Potte-Bonneville dans son article « Les corps de Michel Foucault » , l’œuvre de Foucault et la place qu’y occupe(nt) le(s) corps sont marquées par différentes phases, différents moments. Il faut donc se garder de résumer son œuvre aux nuances multiples à des concepts et clés de lecture taillés à l’emporte-pièce.  C’est pourtant le sort qui a été trop souvent réservé à son approche du corps, en particulier dans les sciences sociales (sociologie et anthropologie) dites « critiques », et que je souhaite questionner ici.

Comme le rappelle Deleuze, le corps foucaldien est objet et médium d’un « rapport à soi comme nouvelle dimension irréductible aux rapports de pouvoir et aux relations de savoir »4. Pourtant, et c’est bien là le souci, si c’en est un, la philosophie de Foucault telle qu’elle est mobilisée en sciences sociales pour approcher le corps se résume trop souvent à des corps entièrement réductibles aux rapports de pouvoir et aux relations de savoir. Dans une telle perspective, derrière toute forme de soin de soi, il y a toujours un souci qui se cache ! Les gens mettent leurs corps à l’épreuve du monde et le monde à l’épreuve de leur corps, marchent, courent, bougent, (re)découvrent d’autres modes d’alimentation, et voilà qu’il faut immédiatement y voir la face visible d’un dispositif de disciplinarisation de corps réduits à des réceptacles dans lesquels viennent se déployer des biopouvoirs. Quelle tristesse ! Nous voici condamnés – par une analyse intellectuelle désincarnée – à abandonner nos corps – médium de l’expérience sensible et du souffle de vie –, et l’espace de liberté qu’il peut être et peut permettre d’investir, au souci.

Plus largement, cette idée d’un corps naturellement donné qui serait le réceptacle de dimensions et de forces relevant elles du social est très symptomatique d’une certaine ontologie dont l’invention est située historiquement et localement et qui consiste à séparer le sensible de sa re-présentation. Chez Michel Serres, au contraire, le corps peut plus qu’il n’est ; “puissance blanche” dit-il. Dans cette perspective, le corps naturel n’est jamais donné d’avance, pas plus que l’âme et la conscience de soi d’ailleurs ; seule l’épreuve du mouvement permet de les faire surgir, comme il l’évoque si bien à travers l’exemple du gymnaste dans Les cinq sens5. Le soin de soi, dans cette perspective, peut être approché, saisi, comme un exercice de métaphysique expérimentale « où le corps part à la recherche de son âme », et où l’âme part à la recherche de son corps.

Voici à quoi œuvre notamment mon projet anthropologique : libérer les corps d’une lecture à l’aune non seulement d’une ontologie dans laquelle le corps naturel et “le social” seraient donnés d’avance, mais aussi d’une surdétermination a priori du politique et du pouvoir, lecture qui irradie aujourd’hui encore la quasi totalité des recherches sur le corps en sciences sociales. Il ne s’agit pas de tomber dans un populisme romantique et gentillet voyant dans toute forme de pratique corporelle un soin de soi qui participerait d’une réappropriation de soi. Bien sûr que les corps, leur invention et leur traitement sont parfois assujettis à des forces qui les transcendent. Mais pourquoi cantonner l’analyse à cette question qui a été passablement épuisée ? Michel Serres, dans sa condamnation de l’omnipertinence – dans l’histoire de l’ « Occident » – de la question du « qui va gagner ? », démontre lui-aussi qu’il n’est pas naïf à l’égard des questions de pouvoir. Mais son approche se refuse de rester cantonnée à la question et ainsi, en prétendant l’étudier de l’extérieur, de prendre le risque de participer à la réification de son omnipertinence.