Voilà quelque temps que j’ai le projet de faire dialoguer la philosophie de Clément Rosset, avec la question centrale du réel, avec la pratique ethnographique. C’est un projet de longue haleine. Le travail philosophique de Rosset est celui de toute une vie ; je le découvre, le saisis et le comprends par bribes, fragments et soubresauts.

Tout a commencé à la lecture de son article « Les aventures du réel » publié dans Tintin au pays des Philosophes 1. Rosset y esquisse son approche du réel, dans sa densité, en contrepoint à la tradition philosophique dominante. En mobilisant le superbe exemple du fétiche Arumbaya dans l’album de Tintin L’Oreille cassée, il dit :

« Du point de vue philosophique, il est possible de construire deux types de lectures diamétralement opposées de L’Oreille cassée. Si vous vous situez dans la lignée des philosophies idéalistes, c’est-à-dire de tous ceux qui, de Platon à Hegel, voient dans le réel le règne du faux et recherchent l’Idée vraie, vous aurez une interprétation assez classique de cet album. Pour vous, le fétiche original sera le Vrai, le Réel, la Chose en soi, le Modèle, et tous les autres fétiches ne seront que fausseté et contrefaçon. Vous dénoncerez donc les doubles comme autant d’artefacts, de mensonges, au profit de l’original qui seul vous paraît authentique. Si maintenant vous vous situez dans la perspective qui est la mienne, c’est-à-dire si vous vous intéressez à la “densité du réel” beaucoup plus qu’à “l’éclat du vrai”, alors vous direz qu’aucun fétiche ne peut être tenu pour l’original ou encore qu’ils participent tous – le premier exemplaire d’Amazonie, les doubles du premier Balthazar (sans oreille cassée), les copies du second Balthazar (avec oreille cassée) – du même ordre de réalité, du même quotidien, de la même banalité. La philosophie du réel qui est la mienne voit dans le quotidien, aussi répétitif et banal soit-il, toute l’originalité du monde. S’il n’y a que des doubles, il n’y a pas d’originaux ; inversement, tous les doubles sont des originaux : voilà la conception métaphysique à laquelle je souscris» (op. cit. p. 63).


Hergé, L’Oreille cassée | Source: http://puissancepixel.com/loreille-cassee/

De cette philosophie du réel, Rosset avait établi les bases dans son ouvrage Le réel et son double : Essai sur l’illusion, paru initialement en 1976 2.

De la lecture de cet ouvrage, qui commence par une invitation à « accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel », je retiens au premier chef l’analyse de ce que Rosset nomme « l’illusion métaphysique ». Cette « illusion philosophique par excellence » qu’il retrace dans la philosophie dominante de Platon à Hegel, repose sur une prérogative selon laquelle « le réel immédiat n’est admis et compris que pour autant qu’il peut être considéré comme l’expression d’un autre réel » (op. cit. p. 55).

Au fil d’une analyse fine et rigoureuse, Rosset dégage ainsi ce qu’il nomme les deux impossibilités de la duplication qui participent de la structure métaphysique : « d’une part l’impossibilité pour l’objet sensible de se dupliquer en un autre objet sensible qui serait en même temps lui-même (…) ; d’autre part l’impossibilité pour l’objet sensible d’apparaître lui-même comme le double d’un modèle réel et suprasensible (…)[,] (c’est-à-dire l’Idée, ou le réel absolu) (…) cet autre Réel qu’il est incapable de doubler. » (op. cit. p. 58-59) La structure métaphysique, de ce point de vue, repose sur un « refus de l’immédiateté » puisque le réel absolu participe de l’Idée et le réel immédiat, lui, relève d’un « caractère décevant ».

En contrepoint de cet héritage, l’invitation de Rosset à approcher le réel dans sa densité me semble entrer en grande résonance avec certaines idées développées en anthropologie. On pense notamment aux questions liées à l’authenticité. Chez Clifford par exemple, l’authenticité des objets n’est pas donnée d’avance. Au contraire, rien ne distingue l’artefact authentique de sa copie, et l’authenticité est, de ce point de vue, approchée comme le résultat d’un travail dont il s’agit justement, pour l’analyste, de rendre compte3. Dans ce cas, l’illusion métaphysique semble largement distillée dans le sens commun, qui travaille à son maintien, et c’est à l’anthropologue de re-densifier le réel. Mais les anthropologues se sont-elles-ils elles-eux-mêmes vraiment affranchi-e-s de la structure métaphysique? Je ne le pense pas, et je vois d’autres questions relatives à l’épistémologie (et l’ontologie) de la pratique ethnographique auxquelles la philosophie du réel de Rosset apporterait un nouvel éclairage:

La question de l’ethnographie virtuelle premièrement. Je l’ai moi-même éprouvé au contact de chercheur-e-s horrifié-e-s, l’idée d’une ethnographie qui pourrait être engagée en ligne – « hors-là » – suscite une profonde défiance ; celle-ci aurait intrinsèquement moins de valeur analytique puisqu’elle adresserait un réel un peu moins réel, et donc un peu plus décevant, que le réel immédiat qui, rappelons le, approché dans la tradition métaphysique dominante, ne pourrait être doublé puisqu’il est unique. Je souscris pour ma part à l’idée de Rosset selon laquelle le réel doit être approché dans sa densité : avatars, échanges en ligne, réalités virtuelles, tous ces doubles sont des originaux ! Peuplant désormais nos quotidiens, ces êtres méritent d’être approchés à l’aune d’une ontologie horizontale, et d’une ethnographie qui accepterait sans réserves l’impérieuse prérogative du réel dans toute sa densité.

La question du sensible et sa légitimité ethnographique, deuxièmement, une thématique que j’aborde dans mes travaux depuis un certain temps déjà (voir par exemple ici pour des premières pistes). Dans la pratique ethnographique telle qu’elle s’est construite, développée et inventée, l’expérience vécue dont participe l’engagement ethnographique, et le réel immédiat auquel elle donne accès, ne sauraient se doubler au véritable réel, celui des idées et des représentations, de la « culture comme un texte » chère à Geertz. En découle, dans la pratique ethnographique telle qu’elle est conçue dans sa propre tradition, un processus de tri qui participe d’un abandon du corps, d’une purification de toute forme d’expérience des « données ethnographiques » ainsi objectivées.

Des pistes à explorer… stay tuned!

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